Jeudi 17 Juillet 2003.



Comme souvent à cette heure du soir, on entend les voitures glisser sur la chaussée mouillée. C'est une pluie discrète qui laissera place demain à cette chaleur étouffante et moite d'un mois de juillet mitigé mais bien canadien. Les étés ici peuvent être aussi difficiles à vivre que les hivers les plus glacés...

Dans ce petit coin de bureau - presque un bunker :) - je réfléchis...

Sournoisement, le bonhomme Yver est revenu me hanter...

J'ai tiré de toutes mes forces sur sa grande barbe de géant.

Dans son regard noir sans paupières j'ai lu tous les mots qu'il ne prononçait pas.

Il était plus froid que la mort. D'un seul coup d'oeil, je l'ai abattu, le bonhomme Yver n'était plus.

Je me suis réveillée heureuse !

Vous ne croyez pas à Yver ? Vous avez tort, il est encore bien pire qu'on peut l'imaginer. Je crois bien qu'il n'a pas d'âme.



Le soir, dans mon petit "chez moi", pendant que l'Ange dort, je laisse couler mes souvenirs.

Je me souviens avec tendresse de ces moments passés avec Andi et sa femme. Andi était un de mes frères, il ne sera plus jamais là pour évoquer ces souvenirs.

C'était en ce joli temps où il était à peine plus riche que moi... ce n'est pas peu dire ! Toujours d'humeur égale, il plaisantait perpétuellement. Comment aurait-on pu être triste avec Andi ? Il avait le plus joli caractère de la famille. Généreux, sensible, drôle à mourir, bourré de tous les talents de l'univers, c'était le bonheur parfait que de passer une petite soirée avec lui. Il a toujours été mon préféré même si je ne l'ai pas réalisé tout de suite.

Si différent des autres, il ne parlait jamais en mal de quique ce soit, il n'écoutait pas volontiers les racontars perpétuels qui traînaient un peu partout autour de lui. C'est lui qui a eu la plus grande part de souffrances dans son enfance en particulier. Et je le comprenais si bien, et pour cause. J'ai toujours regretté de ne pas lui avoir dit qu'il était le préféré de notre mère. J'ai toujours regretté de ne pas lui avoir fait lire ce journal que cette maman partie trop vite avait laissé. Je l'ai brûlé parce qu'il me semblait que personne n'avait le droit de lire les écrits trop personnels de cette mère que j'ai aimée avec autant de force que j'ai pu aimer mon père parti si peu de temps plus tard. Parce que personne n'aurait compris. Parce que personne ne l'aimait comme moi cette maman, parce que personne n'en avait été si proche.

J'aurais souhaité qu'Andi comprenne les motivations de notre mère et qu'il lui pardonne comme je lui ai pardonné. Sans qu'il reste la plus petite ombre sur cet amour dont elle avait si fort besoin.

Il aurait fallu que je lui parle de tout ça avant qu'il ne soit trop tard. Je n'ai jamais osé et je m'en sens profondément coupable.

J'étais comme mon père, très "famille". Et c'est avec une surprise heureuse qu'un jour, j'ai su qu'Andi lui aussi aimait la famille. Pauvre Andi, il déplorait de ne pas trouver cette douce communion familiale, cette rareté que l'on croise parfois, émus.

Quand Andi nous a quittés, j'étais désespérée. Je regrette toujours de ne pas lui avoir parlé de choses beaucoup plus intimes. Mais aurais-je su, timide comme je l'étais, lui en parler un jour ? Et le sait-il maintenant ?

Bourré de complexes, comme je l'ai été et le suis encore malgré tout, mon grand frère a su pourtant démontrer qu'il avait d'immenses talents. Même s'il avait vécu, il n'aurait jamais eu le temps de les mettre tous à jour. Il était artiste avant tout et d'ailleurs sa chanson préférée était "J'aurais aimé être un artiste". Il la fredonnait juste avant de nous quitter.

Souvent, avec l'Ange qui n'a pas eu l'occasion de le connaître, je parle de lui. L'Ange l'aurait aimé c'est certain. L'Ange a la même générosité, il a cette sensibilité qu'il cache trop bien. Mais aussi l'Ange m'a appris tant de choses positives, dont justement ne pas tuer sa vie à se plonger perpétuellement dans des souvenirs tristes. C'est inutile, c'est aussi une grande perte de temps.

Je revois le visage d'Andi, ses grands yeux bleus comme la Méditerranée et je veux penser qu'il est heureux, qu'il est un ange. Comme mon père, comme ma mère, comme mon... Ange !

N'est-ce pas formidable ? Ne devrais-je pas avoir perpétuellement le sourire ? Il faut que j'y songe... et si ce sourire éternel finit par fatiguer certains... eh bien qu'importe ? D'autres souriront juste de me voir sourire ! :)

Accompagnée du regard tendre d'Andi, je vais aller me coucher. Je me collerai tout doucement contre celui qui m'a tant donné et que j'aime tellement si fort, et je ferai les rêves les plus jolis et les plus lumineux de la terre...



En écrivant, je m'aperçois que je souris... j'ai dans mon tenace petit "moi" la presque conviction qu'après la vie, le monde est bien joli.



C'est sur ces mots réconfortants que je vous laisse ce soir... il se fait bien tard... et à nouveau si chaud !

Bonnes vacances, joyeuse fin de semaine !

Votre Mellia.



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