Les Yeux d'Elsa
Tes yeux sont si profonds qu'en me penchant pour boire
J'ai vu tous les soleils y venir se mirer
S'y jeter à mourir tous les désespérés
Tes yeux sont si profonds que j'y perds la mémoire
À l'ombre des oiseaux c'est l'océan troublé
Puis le beau temps soudain se lève et tes yeux changent
L'été taille la nue au tablier des anges
Le ciel n'est jamais bleu comme il l'est sur les blés
Les vents chassent en vain les chagrins de l'azur
Tes yeux plus clairs que lui lorsqu'une larme y luit
Tes yeux rendent jaloux le ciel d'après la pluie
Le verre n'est jamais si bleu qu'à sa brisure
Mère des Sept douleurs ô lumière mouillée
Sept glaives ont percé le prisme des couleurs
Le jour est plus poignant qui point entre les pleurs
L'iris troué de noir plus bleu d'être endeuillé
Tes yeux dans le malheur ouvrent la double brèche
Par où se reproduit le miracle des Rois
Lorsque le coeur battant ils virent tous les trois
Le manteau de Marie accroché dans la crèche
Une bouche suffit au mois de Mai des mots
Pour toutes les chansons et pour tous les hélas
Trop peu d'un firmament pour des millions d'astres
Il leur fallait tes yeux et leurs secrets gémeaux
L'enfant accaparé par les belles images
Écarquille les siens moins démesurément
Quand tu fais les grands yeux je ne sais si tu mens
On dirait que l'averse ouvre des fleurs sauvages
Cachent-ils des éclairs dans cette lavande où
Des insectes défont leurs amours violentes
Je suis pris au filet des étoiles filantes
Comme un marin qui meurt en mer en plein mois d'août
J'ai retiré ce radium de la pechblende
Et j'ai brûlé mes doigts à ce feu défendu
Ô paradis cent fois retrouvé reperdu
Tes yeux sont mon Pérou ma Golconde mes Indes
Il advint qu'un beau soir l'univers se brisa
Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent
Moi je voyais briller au-dessus de la mer
Les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa
(Louis Aragon - 1897-1942)
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Baise m'encor
Rebaise moy et baise
Donne m'en un de tes plus savoureus,
Donne m'en un de tes plus amoureus :
Je t'en rendray quatre plus chaus que braise.
Las, te plains-tu ? ça que ce doux mal j'apaise,
En t'en donnant dix autres doucereus.
Ainsi meslans nos baisers tant heureus
Jouissons nous l'un de l'autre à notre aise.
Lors double vie à chacun en suivra.
Chacun en soy et son ami vivra.
Permets m'Amour penser quelque folie :
Tousjours suis mal, vivant discrettement
Et ne me puis donner contentement,
Si hors de moy ne fay quelque saillie.
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À Ninon
Si je vous le disais pourtant, que je vous aime,
Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez ?
L'amour, vous le savez, cause une peine extrême ;
C'est un mal sans pitié que vous plaignez vous-même ;
Peut-être cependant que vous m'en puniriez.
Si je vous le disais, que six mois de silence
Cachent de longs tourments et des voeux insensés :
Ninon, vous êtes fine, et votre insouciance
Se plaît, comme une fée, à deviner d'avance ;
Vous me répondriez peut-être : je le sais.
Si je vous le disais, qu'une douce folie
A fait de moi votre ombre, et m'attache à vos pas :
Un petit air de doute et de mélancolie,
Vous le savez, Ninon, vous rend bien plus jolie ;
Peut-être diriez-vous que vous n'y croyez pas.
(Alfred de Musset - 1810-1857)
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Déclarations d'amour
Je vous aime, vous...
Pour l'amour de Dieu, parce que vous êtes mon prochain,
Parce que vous êtes l'un de mes proches.
Sans l'amour de Dieu, je ne vous aimerais pas,
Vous ne m'êtes pas sympathique.
Je vous aime, vous... parce que vous êtes bon,
Parce que vous êtes sage,
Parce que vous agissez bien...
Parce que... parce que... parce que...
Je vous aime, vous... parce que vous êtes malheureux.
Si vous ne l'étiez pas, je ne songerais pas à vous,
Et quand vous ne le serez plus, je vous oublierai.
Je vous aime, vous...
Parce que vous pensez où je pense,
Voulez où je veux,
Aimez où j'aime
Et qu'il y a entre nous deux cette merveilleuse harmonie.
Je vous aime, vous...
Parce que ça me fait plaisir.
Et vous, je vous ai aimé, vous seul,
Parce que je ne pouvais pas m'en empêcher
Malgré le mal que vous aimer m'a fait.
Je vous ai aimé sans voir, sans savoir, sans vouloir, sans pouvoir...
(Marie-Noël)
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Femme nue, femme noire
Vétue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté
J'ai grandi à ton ombre; la douceur de tes mains bandait mes yeux
Et voilà qu'au coeur de l'Eté et de Midi,
Je te découvre, Terre promise, du haut d'un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein coeur, comme l'éclair d'un aigle
Femme nue, femme obscure
Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir,
Bouche qui fais lyrique ma bouche
Savane aux horizons purs,
Savane qui frémis aux caresses ferventes du Vent d'Est
Tamtam sculpté, tamtam tendu
Qui gronde sous les doigts du vainqueur
Ta voix grave de contralto est le chant spirituel de l'Aimée
Femme noire, femme obscure
Huile que ne ride nul souffle, huile calme aux flancs de l'athlète,
Aux flancs des princes du Mali
Gazelle aux attaches célestes,
Les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau.
Délices des jeux de l'Esprit,
Les reflets de l'or ronge ta peau qui se moire
A l'ombre de ta chevelure,
S'éclaire mon angoisse aux soleils prochains
De tes yeux.
Femme nue, femme noire
Je chante ta beauté qui passe,
Forme que je fixe dans l'Eternel
Avant que le destin jaloux
Ne te réduise en cendres pour nourrir
Les racines de la vie.
( Léopold Sédar Senghor - 1906...)
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Abat-Jour
Tu demandes pourquoi je reste sans rien dire ?
C'est que voici le grand moment,
L'heure des yeux et du sourire,
Le soir, et que ce soir je t'aime infiniment !
Serre-moi contre toi. J'ai besoin de caresses.
Si tu savais tout ce qui monte en moi, ce soir,
D'ambition, d'orgueil, de désir, de tendresse, et de bonté !...
Mais non, tu ne peux pas savoir !...
Baisse un peu l'abat-jour, veux-tu ? Nous serons mieux.
C'est dans l'ombre que les coeurs causent,
Et l'on voit beaucoup mieux les yeux
Quand on voit un peu moins les choses.
Ce soir je t'aime trop pour te parler d'amour.
Serre-moi contre ta poitrine !
Je voudrais que ce soit mon tour d'être celui que l'on câline...
Baisse encore un peu l'abat-jour.
Là. Ne parlons plus. Soyons sages.
Et ne bougeons pas. C'est si bon
Tes mains tièdes sur mon visage !...
Mais qu'est-ce encor ? Que nous veut-on ?
Ah! c'est le café qu'on apporte !
Eh bien, posez ça là, voyons !
Faites vite!... Et fermez la porte !
Qu'est-ce que je te disais donc ?
Nous prenons ce café... maintenant ? Tu préfères ?
C'est vrai : toi, tu l'aimes très chaud.
Veux-tu que je te serve? Attends! Laisse-moi faire.
Il est fort, aujourd'hui. Du sucre? Un seul morceau ?
C'est assez? Veux-tu que je goûte ?
Là ! Voici votre tasse, amour...
Mais qu'il fait sombre. On n'y voit goutte.
Lève donc un peu l'abat-jour.
(Paul Geraldy - 1885-1983)
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Green
Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches
Et puis voici mon coeur qui ne bat que pour vous.
Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches
Et qu'à vos yeux si beaux l'humble présent soit doux.
J'arrive tout couvert encore de rosée
Que le vent du matin vient glacer à mon front.
Souffrez que ma fatigue à vos pieds reposée
Rêve des chers instants qui la délasseront.
Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête
Toute sonore encor de vos derniers baisers
Laissez-la s'apaiser de la bonne tempête
Et que je dorme un peu puisque vous reposez.
(Paul Verlaine - 1844-1896)
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Madame, sous vos pieds dans l'ombre, un homme est là
Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile,
Qui souffre, ver de terre amoureux d'une étoile.
(Victor Hugo - Tiré de "Ruy Blas")
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Dernier voeu
Voilà longtemps que je vous aime :
- L'aveu remonte à dix huit ans ! -
Vous êtes rose, je suis blême ;
J'ai les hivers, vous les printemps.
Des lilas blancs de cimetière
Près de mes tempes ont fleuri ;
J'aurai bientôt la touffe entière
Pour ombrager mon front flétri.
Mon soleil pâli qui décline
Va disparaître à l'horizon,
Et sur la funèbre colline
Je vois ma dernière maison.
Oh ! Que de votre lèvre il tombe
Sur ma lèvre un tardif baiser,
Pour que je puisse dans ma tombe,
Le coeur tranquille, reposer.
(Théophile Gauthier - 1811-1872)
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Maîtresse, embrasse-moi...
Maîtresse, embrasse-moi, baise-moi, serre-moi,
Haleine contre haleine, échauffe-moi la vie,
Mille et mille baisers donne-moi, je te prie,
Amour veut tout sans nombre, amour n'a point de loi.
Baise et rebaise-moi ; belle bouche pourquoi
Te gardes-tu là-bas, quand tu seras blêmie,
À baiser (de Pluton ou la femme ou l'amie),
N'ayant plus ni couleur, ni rien semblable à toi ?
En vivavant, presse-moi de tes lèvres de roses,
Bégaye, en me baisant, à lèvres demi-closes
Mille mots tronçonnés, mourant entre mes bras.
Je mourrai dans les tiens, puis toi, ressuscitée,
Je ressusciterai, allons ainsi là-bas,
Le jour tant soit-il court vaut mieux que la nuitée.
(Pierre de Ronsard - 1523-1585)
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Que vient-elle me dire
Que vient-elle me dire, aux plus tendres instants,
En réponse aux soupirs d'une âme consumée,
Que vient-elle conter, ma folle Bien-Aimée,
De charmes défleuris, de ravages du temps.
De bandeaux de cheveux déjà moins éclatants ?
Qu'a-t-elle à me montrer sur sa tête embaumée,
Comme un peu de jasmin dans l'épaisse ramée,
Quelques rares endroits pâlis dès le printemps ?
Qu'a-t-elle ? dites-moi ? Fut-on jamais plus belle ?
Le désir la revêt d'une flamme nouvelle.
Sa taille est de quinze ans, ses yeux gagnent aux pleurs ;
Et pour mieux couronner la jeune Fiancée,
Amour qui fait tout bien, docile à ma pensée,
Mêle à ses noirs cheveux quelque neige de fleurs.
(Sainte-Beuve - 1804-1869)
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À une femme
Enfant ! si j'étais roi, je donnerais l'empire,
Et mon char, et mon sceptre, et mon peuple à genoux
Et ma couronne d'or, et mes bains de porphyre,
Et mes flottes, à qui la mer ne peut suffire,
Pour un regard de vous !
Si j'étais Dieu, la terre et l'air avec les ondes,
Les anges, les démons courbés devant ma loi,
Et le profond chaos aux entrailles fécondes,
L'éternité, l'espace, et les cieux, et les mondes,
Pour un baiser de toi !
(Victor Hugo - 1802-1885)
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Nous dormirons ensemble
Que ce soit dimanche ou lundi
Soir ou matin minuit midi
Dans l'enfer ou le paradis
Les amours aux amours ressemblent
C'était hier que je t'ai dit
Nous dormirons ensemble
C'était hier et c'est demain
Je n'ai plus que toi de chemin
J'ai mis mon cœur entre tes mains
Avec le tien comme il va l'amble
Tout ce qu'il a de temps humain
Nous dormirons ensemble
Mon amour ce qui fut sera
Le ciel est sur nous comme un drap
J'ai refermé sur toi mes bras
Et tant je t'aime que j'en tremble
Aussi longtemps que tu voudras
Nous dormirons ensemble
(Louis Aragon - 1897-1942)
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Les enfants qui s'aiment s'embrassent debout,
Contre les portes de la nuit,
Et les passants qui passent les désignent du doigt...
Mais les enfants qui s'aiment
Ne sont là pour personne,
Et c'est seulement leur ombre
Qui tremble dans la nuit
Excitant la rage des passants
Leur rage, leur mépris, leurs rires et leur envie...
Les enfants qui s'aiment ne sont là pour personne
Ils sont ailleurs bien plus loin que la nuit,
Bien plus haut que le jour,
Dans l'éblouissante clarté de leur premier amour.
(Jacques Prévert - 1900-1977)
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Je pris et je baisai ses doigts ; elle trembla.
Ses mains fraîches sentaient une odeur de lavande
Et de thym dont son linge était tout embaumé.
Sous ma bouche ses seins avaient un goût d'amande,
Comme un laurier sauvage ou le lait parfumé
Qu'on boit dans la montagne aux mamelles des chèvres...
Elle se débattait; mais je trouvai ses lèvres !
Ce fut un baiser long comme une éternité,
Qui tendit nos deux corps dans l'immobilité.
(Guy de Maupassant -1850- 1893)
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Lettre à Louise
Mardi soir, minuit, 4 Août 1846.
Il y a douze heures, nous étions encore ensemble ;
hier à cette heure-ci, je te tenais dans mes bras... t'en souviens-tu ?
Comme c'est déjà loin ! La nuit maintenant est chaude et douce ;
j'entends le grand tulipier, qui est sous ma fenêtre,
frémir au vent et, quand je lève la tête, je vois la lune se mirer dans la rivière.
Tes petites pantoufles sont là pendant que je t'écris ;
je les ai sous les yeux, je les regarde.
Je viens de ranger, tout seul et bien enfermé, tout ce que tu m'as donné ;
tes deux lettres sont dans le sachet brodé ;
je vais les relire quand j'aurai cacheté la mienne.
Je n'ai pas voulu prendre pour t'écrire mon papier à lettres ;
il est bordé de noir ; que rien de triste ne vienne de moi vers toi !
Je voudrais ne te causer que de la joie et t'entourer d'une félicité calme et continue
pour te payer un peu de tout ce que tu m'as donné à pleines mains
dans la générosité de ton amour.
J'ai peur d'être froid, sec, égoïste,
et Dieu sait pourtant ce qui, à cette heure, se passe en moi.
Quel souvenir ! et quel désir ! Ah ! nos deux bonnes promenades en calèche !
Qu'elles étaient belles, la seconde surtout avec ses éclairs !
Je me rappelle la couleur des arbres éclairés par les lanternes,
et le balancement des ressorts ; nous étions seuls, heureux.
Je contemplais ta tête dans la nuit ; je la voyais malgré les ténèbres ;
tes yeux t'éclairaient toute la figure.
Il me semble que j'écris mal ; tu vas lire ça froidement ;
je ne dis rien de ce que je veux dire.
C'est que mes phrases se heurtent comme des soupirs ;
pour les comprendre il faut combler ce qui sépare l'une de l'autre ;
tu le feras, n'est-ce pas ? Rêveras-tu à chaque lettre, à chaque signe de l'écriture ?
Comme moi, en regardant tes petites pantoufles brunes,
je songe aux mouvements de ton pied quand il les emplissait
et qu'elles en étaient chaudes... le mouchoir est dedans...
Ma mère m'attendait au chemin de fer ; elle a pleuré en me voyant revenir.
Toi, tu as pleuré en me voyant partir.
Notre misère est donc telle que nous ne pouvons nous déplacer d'un lieu
sans qu'il en coûte des larmes des deux côtés !
C'est d'un grotesque bien sombre.
J'ai retrouvé ici les gazons verts,
les arbres grands et l'eau coulant comme lorsque je suis parti.
Mes livres sont ouverts à la même place ;
rien n'est changé. La nature extérieure nous fait honte ;
elle est d'une sérénité désolante pour notre orgueil.
N'importe, ne songeons ni à l'avenir, ni à nous, ni à rien.
Penser, c'est le moyen de souffrir.
Laissons-nous aller au vent de notre coeur tant qu'il enflera la voile ;
qu'il nous pousse comme il lui plaira, et quant aux écueils...
ma foi tant pis ! Nous verrons...
Et ce bon X... qu'a-t-il dit de l'envoi ?
Nous avons ri hier au soir.
C'était tendre pour nous, gai pour lui, bon pour nous trois.
J'ai lu, en venant, presque un volume.
J'ai été touché à différentes places. Je te causerai de ça plus au long.
Tu vois bien que je ne suis pas assez recueilli,
la critique me manque tout à fait ce soir.
J'ai voulu seulement t'envoyer encore un baiser avant de m'endormir,
te dire que je t'aimais.
A peine t'ai-je eu quittée, et à mesure que je m'éloignais,
ma pensée revolait vers toi.
Elle courait plus vite que la fumée de la locomotive
qui fuyait derrière nous
(il y a du feu dans la comparaison - pardon de la pointe).
Allons, un baiser, vite,
tu sais comment, de ceux que dit l'Arioste,
et encore un, oh encore ! encore et puis, ensuite, sous ton menton,
à cette place que j'aime sur ta peau si douce,
sur ta poitrine où je place mon coeur.
Adieu, adieu. Tout ce que tu voudras de tendresses.
(Gustave Flaubert - "Lettres à Louise Colet" -1821-1880)
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(La magnifique scène du balcon, tirée de la pièce d'Edmond Rostand, "CYRANO DE BERGERAC",
alors que Cyrano déclare sa flamme à la belle Roxanne,
à la place du jeune Christian, follement amoureux,
et présent... mais incapable de trouver les mots pour avouer son amour...)
......
ROXANE
Eh bien ! si ce moment est venu pour nous deux,
Quels mots me direz-vous ?
CYRANO
Tous ceux, tous ceux, tous ceux
Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe,
Sans les mettre en bouquets : je vous aime, j'étouffe,
Je t'aime, je suis fou, je n'en peux plus, c'est trop ;
Ton nom est dans mon coeur comme dans un grelot,
Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne,
Tout le temps, le grelot s'agite, et le nom sonne !
De toi, je me souviens de tout, j'ai tout aimé
Je sais que l'an dernier, un jour, le douze mai,
Pour sortir le matin tu changeas de coiffure !
J'ai tellement pris pour clarté ta chevelure
Que, comme lorsqu'on a trop fixé le soleil,
On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil,
Sur tout, quand j'ai quitté les feux dont tu m'inondes,
Mon regard ébloui pose des taches blondes !
ROXANE, d'une voix troublée
Oui, c'est bien de l'amour...
CYRANO
Certes, ce sentiment
Qui m'envahit, terrible et jaloux, c'est vraiment
De l'amour, il en a toute la fureur triste !
De l'amour, - et pourtant il n'est pas égoïste !
Ah ! que pour ton bonheur je donnerais le mien,
Quand même tu devrais n'en savoir jamais rien,
S'il ne pouvait, parfois, que de loin, j'entendisse
Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice !
- Chaque regard de toi suscite une vertu
Nouvelle, une vaillance en moi ! Commences-tu
À comprendre, à présent ? voyons, te rends-tu compte ?
Sens-tu mon âme, un peu, dans cette ombre, qui monte ?...
Oh ! mais vraiment, ce soir, c'est trop beau, c'est trop doux !
Je vous dis tout cela, vous m'écoutez, moi, vous !
C'est trop ! Dans mon espoir même le moins modeste,
Je n'ai jamais espéré tant ! Il ne me reste
Qu'à mourir maintenant ! C'est à cause des mots
Que je dis qu'elle tremble entre les bleus rameaux !
Car vous tremblez ! car j'ai senti, que tu le veuilles
Ou non, le tremblement adoré de ta main
Descendre tout le long des branches du jasmin !
......
(Edmond Rostand -1868-1918)
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Toi et Moi
Ce n'est pas dans le moment
Où tu pars que tu me quittes.
Laisse-moi, va, ma petite,
Il est tard, sauve-toi vite !
Plus encor que tes visites,
J'aime leurs prolongements.
Tu m'es plus présente, absente.
Tu me parles. Je te vois.
Moins proche, plus attachante,
Moins vivante, plus touchante,
Tu me hantes, tu m'enchantes !
Je n'ai plus besoin de toi.
Mais déjà pâle, irréelle,
Trouble, hésitante, infidèle,
Tu te dissous dans le temps.
Insaisissable, rebelle,
Tu m'échappes, je t'appelle.
Tu me manques, je t'attends!
(Paul Geraldy - 1885-1983)
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Les mains d'Elsa
Donne-moi tes mains pour l'inquiétude,
Donne-moi tes mains dont j'ai tant rêvé,
Dont j'ai tant rêvé dans ma solitude,
Donne-moi tes mains que je sois sauvé.
Lorsque je les prends à moi propre piège
De paume et de peur de hâte et d'émoi,
Lorsque je les prends comme une eau de neige
Qui fuit de partout dans mes main à moi,
Sauras-tu jamais ce qui me traverse,
Qui me bouleverse et qui m'envahit.
Sauras-tu jamais ce qui me transperce,
Ce que j'ai trahi quand j'ai tresailli,
Ce que dit ainsi le profond langage.
Ce parler muet de sens animaux,
Sans bouche et sans yeux miroir sans image,
Ce frémir d'aimer qui n'a pas de mots.
Sauras-tu jamais ce que les doigts pensent
D'une proie entre eux un instant tenue,
Sauras-tu jamais ce que leur silence
Un éclair aura connu d'inconnu.
Donne-moi tes mains que mon coeur s'y forme,
S'y taise le monde au moins un moment.
Donne-moi tes mains que mon âme y dorme,
Que mon âme y dorme éternellement...
(Louis Aragon -1897-1982)
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Fut-il jamais...
Fut-il jamais douceur de coeur pareille
À voir Manon dans mes bras sommeiller ?
Son front coquet parfume l'oreiller ;
Dans son beau sein j'entends son coeur qui veille.
Un songe passe, et s'en vient l'égayer.
Ainsi s'endort une fleur d'églantier,
Dans son calice enfermant une abeille.
Moi, je la berce ; un plus charmant métier
Fut-il jamais ?
Mais le jour vient, et l'Aurore vermeille
Effeuille au vent son bouquet printanier.
Le peigne en main et la perle à l'oreille,
À son miroir Manon court m'oublier.
Hélas ! l'amour sans lendemain ni veille
Fut-il jamais ?
(Alfred de Musset - 1810-1857)
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Elle était déchaussée...
Elle était déchaussée...
Elle était déchaussée, elle était décoiffée,
Assise, les pieds nus, parmi les joncs penchants;
Moi qui passais par là, je crus voir une fée,
Et je lui dis: Veux-tu t'en venir dans les champs?
Elle me regarda de ce regard suprême
Qui reste à la beauté quand nous en triomphons,
Et je lui dis: Veux-tu, c'est le mois où l'on aime,
Veux-tu nous en aller sous les arbres profonds?
Elle essuya ses pieds à l'herbe de la rive;
Elle me regarda pour la seconde fois,
Et la belle folâtre alors devint pensive.
Oh! comme les oiseaux chantaient au fond des bois!
Comme l'eau caressait doucement le rivage!
Je vis venir à moi, dans les grands roseaux verts,
La belle fille heureuse, effarée et sauvage,
Ses cheveux dans ses yeux, et riant au travers.
(Victor Hugo - 1802-1885)
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Beauté Cruelle
Certes, il ne faut avoir qu'un amour en ce monde,
Un amour, rien qu'un seul, tout fantasque soit-il ;
Et moi qui le recherche ainsi, noble et subtil,
Voici qu'il m'est à l'âme une entaille profonde.
Elle est hautaine et belle, et moi timide et laid :
Je ne puis l'approcher qu'en des vapeurs de rêve.
Malheureux ! Plus je vais, et plus elle s'élève
Et dédaigne mon coeur pour un oeil qui lui plaît.
Voyez comme, pourtant, notre sort est étrange!
Si nous eussions tous deux fait de figure échange,
Comme elle m'eût aimé d'un amour sans pareil!
Et je l'eusse suivie en vrai fou de Tolède,
Aux pays de la brume, aux landes du soleil,
Si le Ciel m'eût fait beau, et qu'il l'eût faite laide!
(Emile Nelligan)
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